Après avoir remporté fin octobre le marché CRM des centrales au gaz[1], Engie vient d’écrire au Premier Ministre qu’il n’était pas possible de prolonger l’exploitation des réacteurs nucléaires au-delà de 2025 (voir ici). On ne peut que s’étonner de cette prise de position très ferme de la part d’un acteur aussi important qu’Engie sur le marché du gaz. C’était d’ailleurs une des réactions du président du MR, Georges-Louis Bouchez mercredi soir sur la VRT [2] , suivie ce jeudi matin par le président de la NVA, Bart De Wever [3] qui déclare sur la même VRT que la Ministre Van der Straeten a en fait « acheté » Engie.
La suite du dossier est bien entendu dans les mains du pouvoir politique. Dont acte.

Mais cette décision d’Engie est l’occasion de se demander si le prolongement d’anciennes centrales nucléaires est a priori vraiment difficile, voire impossible ? Les centrales nucléaires sont en effet des machines complexes, et il faut pouvoir en assurer le fonctionnement sûr en toutes circonstances.
Un premier exemple de prolongation réussie de centrales nucléaires est celui du Japon, avec la remise en service de plusieurs réacteurs nucléaires anciens au Japon.
Rappelons que depuis la catastrophe de Fukushima en 2011 liée à un tsunami (et non pas à un problème strictement nucléaire), toutes les centrales nucléaires du pays ont été fermées. Seules quelques installations ont été remises en service, comme le réacteur numéro 3 de la centrale de Mihama, au centre du pays, au mois de juin. Alors que la centrale avait été totalement arrêtée au lendemain de l’accident nucléaire de Fukushima, ce réacteur de plus de 40 ans a été relancé avec de nouvelles normes de sécurité (voir ici).
Mihama devient ainsi « la première centrale nucléaire à opérer au Japon au-delà de 40 ans, depuis la mise en place de nouvelles normes » de sécurité, a souligné le président de Kansai Electric Power, Takashi Morimoto (voir ici).
Il s’agit aussi du premier redémarrage d’un réacteur nucléaire au Japon depuis 2018.
Fin avril, Tatsuji Sugimoto, le gouverneur du département de Fukui, où est située la centrale de Mihama, avait levé le dernier obstacle réglementaire au redémarrage de son réacteur n°3.
Deux réacteurs de la centrale de Takahama, âgée elle aussi de plus de 40 ans et située dans le même département de Fukui, ont aussi obtenu le feu vert des autorités locales, mais n’ont pas encore redémarré en raison de travaux de modernisation toujours en cours.
Avec celui de Mihama, dix réacteurs sont dorénavant actifs au Japon. Le démantèlement d’une vingtaine de réacteurs a été acté, dont celui de la centrale accidentée de Fukushima Daiichi.
Le gouvernement nippon est favorable à une relance du nucléaire, pour réduire l’importante dépendance énergétique actuelle de l’archipel, et aussi pour atteindre ses nouveaux et ambitieux objectifs de réduction d’émissions de CO2 d’ici 2030 et de neutralité carbone d’ici 2050.
Au total, dix réacteurs sont actuellement actifs au Japon, contre 54 il y a dix ans. Par conséquent, la part du nucléaire dans la production d’électricité représentait seulement 6,2% en 2019, contre 30% avant 2011. De fait, le pays est très fortement dépendant des énergies fossiles, comme le charbon ou le gaz naturel liquéfié, ce dernier étant importé massivement.
Beaucoup plus près de nous, il est intéressant d’examiner ce qui arrive dans des pays voisins, aux centrales construites en même temps que les plus anciennes unités de notre pays, à savoir les centrales de Doel 1 et 2 avec chacune une puissance de 430 MW. Ces dernières ont été mises en service en 1975.
Trois centrales comparables viennent immédiatement à l’esprit, à savoir les deux centrales nucléaires suisses de Beznau 1 et 2, mises en services en 1969 et 1971 avec une puissance de 365 MW, et juste en face à côté de Doel, la centrale de Borsele mise en service en 1973 avec une puissance de 485 MW.
Le tableau suivant donne la situation actuelle de ces centrales:

Il est remarquable de constater que seules les centrales belges sont limitées à 50 ans, la durée d’exploitation autorisée en Suisse et aux Pays-Bas étant actuellement de 60 ans. . En Suisse et aux Pays-Bas, prolonger l’exploitation des centrales de Doel 1 et 2 jusqu’en 2035 serait tout-à-fait normal. Ceci prouve encore une fois que la Loi de 2003 de sortie du nucléaire n’a aucun fondement technique, elle ne fait que transposer dans le droit belge le dogme écologiste antinucléaire. En limitant la possibilité de prolongation aux deux seuls réacteurs les plus récents, l’Accord de Gouvernement Vivaldi sacrifie inutilement 3.850 MW de capacité de production parfaitement en état de fonctionner 60 ans. Avec ses contraintes environnementales et internationales, la Belgique ne peut plus prendre la responsabilité d’un tel gaspillage.
Le seul véritable risque lors d’un redémarrage ou d’une prolongation de centrale nucléaire est d’ordre juridique et donc politique: il s’agit des processus d’enquêtes publiques qui même s’ils sont présents depuis 1957 dans le Traité Euratom, prennent actuellement sous la pression écologiste des proportions de plus en plus extrêmes et déraisonnables au point de consulter les populations dans un rayon de 1.000 km (sic), donc de manière internationale, au lieu d’une consultation dans une zone d’une dizaine de kilomètres de rayon, correspondant à l’impact radiologique d’un accident hypothétique.
C’est donc le pouvoir législatif belge qui détient seul la clé d’une prolongation politique et juridiquement valable des sept centrales nucléaires belges. La réponse à la question d’une prolongation éventuelle de ces centrales ne peut être influencée par une simple missive émanant de l’état-major étranger d’une société axée sur le développement du gaz et des énergies renouvelables, c’est une ingérence étonnante du point de vue éthique des affaires.
NOTES
[1] Enchères CRM : ENGIE remporte les projets de centrales gaz de Vilvorde et des Awirs | ENGIE
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