Les prophéties hallucinatoires de la Pythie de Delphes expliquées par la géologie

Texte de A. Préat (Université libre de Bruxelles).

Professeur émérite de l’Université Libre de Bruxelles. Citer comme A. Préat, « Les prophéties hallucinatoires de la Pythie de Delphes expliquées par la géologie » https://www.notre-planete.info/actualites/4551-geologie-Pythie-Delphes

24.03.2018

La Pythie de Delphes, une prêtresse de l’Antiquité grecque, a fortement marqué les esprits des pèlerins des VIIème et VIème siècles avant Jésus Christ par ses prophéties hallucinatoires. L’oracle, qui portait tantôt sur des faits de guerre, tantôt sur des questions plus personnelles ne faisait pas toujours l’unanimité, mais là n’est pas le plus important… Ce qui constituait une ‘énigme’ en ces temps reculés et jusqu’il y a peu, était le fait que la ou les Pythies entraient en transe dans la grotte, année après année, avec une régularité de métronome. Comment cela était-il possible, y avait-il supercherie, manipulation ? La prêtresse jouait-elle un rôle en accord avec les prêtres… ? Ces questions légitimes furent régulièrement posées tout au long de l’Histoire et finalement, il y a près d’une vingtaine d’années, c’est la géologie qui apporta une solution à cette intrigue.

 

Delphes-tholos

Tholos de Delphes
Crédit : Antonio De Lorenzo, Marina Ventayol / Wikimedia Commons – Licence : CC BY

D’abord l’Histoire ou le Mythe…

La Pythie de Delphes, une prêtresse de l’Antiquité grecque, a fortement marqué les esprits des pèlerins des VIIème et VIème siècles avant Jésus Christ par ses prophéties hallucinatoires. Elle délivrait un oracle qui permettait d’interroger Apollon, l’un des dieux les plus célèbres de l’Antiquité. L’oracle fut consulté au moins jusqu’au IIème siècle avant Jésus Christ. Cette prêtresse ‘officiait’ dans une grotte près du Temple d’Apollon à moins d’un kilomètre au nord-est de la cité de Delphes, sur le flanc sud du Mont Parnasse. Le Temple d’Apollon niché dans les montagnes de Delphes était le site religieux le plus important de la Grèce antique car c’était justement là que la Pythie délivrait ses oracles. Elle était choisie avec soin par les prêtres de Delphes, qui étaient eux-mêmes préposés à l’interprétation ou à la rédaction de ses prédictions. La Pythie se tient dans l’adyton (salle souterraine) du temple, assise sur un trépied au-dessus du gouffre duquel s’échappent les exhalaisons prophétiques d’Apollon, le ‘pneuma’ (mot grec signifiant gaz, vapeur, souffle). Cachée aux yeux des consultants elle respire les vapeurs, tombe en état de transe ou de delirium, comme possédée par le dieu et prophétise.

Ses oracles sont incompréhensibles pour le commun des mortels, et doivent être interprétés par des prêtres qualifiés, présents à la consultation, qui remettent ensuite au consultant une réponse écrite[1]. Elle rend ses oracles une fois par an et face à l’affluence des pèlerins et des consultants (religieux, militaires, …), il y eut jusqu’à trois Pythies officiant en même temps.

L’oracle, qui portait tantôt sur des faits de guerre, tantôt sur des questions plus personnelles ne faisait pas toujours l’unanimité, mais là n’est pas le plus important… Ce qui constituait une ‘énigme’ en ces temps reculés et jusqu’il y a peu, était le fait que la ou les Pythies entraient en transe dans la grotte, année après année, avec une régularité de métronome. Comment cela était-il possible, y avait-il supercherie, manipulation ? La prêtresse jouait-elle un rôle en accord avec les prêtres… ? Ces questions légitimes furent régulièrement posées tout au long de l’Histoire et finalement, il y a près d’une vingtaine d’années, c’est la géologie qui apporta une solution à cette intrigue.

… ensuite la géologie et la sismique de la région de Delphes

En 2000 une synthèse de la situation géologique particulière caractérisant le site archéologique de Delphes fut établie par Luigi Piccardi[2]. Il montra à partir des données sismiques que la ville de Delphes est située dans une région tectonique active marquée par la présence de nombreuses failles antithétiques liées au rift du Golfe de Corinthe, lequel assure la transition vers le Mont Parnasse au sud.
Une faille principale de direction est-ouest traverse de part en part la région de Delphes sur environ 2 km, elle passe sous le temple d’Apollon et le Sanctuaire d’Athena (situé à 500 m à l’est du temple) et recoupe une autre faille de direction NNE-SSO, la faille de Kerna. Le Golfe ou Isthme de Corinthe est une structure tectonique classique en géologie, il s’agit d’un graben ou d’une zone en dépression orientée est-ouest suite à un déplacement rapide (généralement jusqu’à 2 cm/an) de microplaques tectoniques.

Cette activité engendra de nombreux séismes destructeurs dans la région dont celui de 373 avant Jésus Christ (celui-ci aurait été responsable d’une destruction partielle du temple comme en témoignent les dépôts gravitaires de glissement de terrain liés au séisme) et celui de 515 (VIème siècle). Il en résulta des escarpements morphologiques de plusieurs mètres de rejet dont un situé à seulement 2 km l’ouest du Temple d’Apollon.

A plus grande échelle l’histoire tectonique de la région débute en Méditerranée orientale avec la propagation de la faille nord-anatolienne qui a induit de grands décrochements dans l’Est de l’Anatolie au Miocène, il y a 10 à 15 millions d’années[3]. Ces décrochements résultant d’une compression initiale de la croûte continentale sont liés à la subduction hellénique à l’origine de plusieurs phases de plissement des séries géologiques déposées pendant cette période. Finalement le décrochement anatolien arriva sur les rivages ouest de la mer Egée au cours du dernier million d’années et orienta la formation du Golfe de Corinthe qui s’ouvrit sous forme d’une grande fissure est-ouest (le graben). Cet isthme est une des zones sismiques les plus actives du monde et la région de Delphes fut récemment le lieu d’un séisme de forte magnitude (6,7 sur l’échelle de Richter) le 1 août 1870 suivi d’un autre séisme important (6,3 sur l’échelle de Richter) dans le Golfe de Corinthe le 25 février 1981[4].

Enfin la géochimie des fluides…

Comme dans tout bassin sédimentaire plissé subissant les forces tectoniques à l’œuvre, les nombreux réseaux de failles qui accompagnent ce processus sont parcourus de fluides, de diverses compositions et températures. C’est bien cela qu’il s’est passé et se poursuit dans la région de Delphes où officiait la Pythie : en 2004 et 2005, des analyses géochimiques (traces et isotopes) des gaz contenus dans des sources d’eau, des travertins[5], des sols et diffusés dans l’atmosphère près du site ont mis en évidence la présence d’exhalaisons dominées par le dioxyde de carbone (CO2) et le sulfure d’hydrogène (H2S), avec du méthane (CH4), de l’éthylène (C2H4) et de l’éthane (C2H6). Ces gaz sont généralement produits à de hautes températures (100 à 130°C) lors de la maturation de la matière organique en hydrocarbures au cours de l’enfouissement des séries géologiques[6].

Seul l’éthylène rencontré en assez grandes quantités (centaines à milliers de ppm[7]) au débouché des failles n’est pas nécessairement formé suivant ce processus de maturation thermique de la matière organique, il peut être d’origine biologique (fermentation) et  formé à basse température. A de telles quantités (centaines à milliers de ppm) l’éthylène est un neurotoxique bien connu pour ses propriétés anesthésiques et euphorisantes pouvant mener à l’inconscience. Le Temple d’Apollon est donc situé à l’aplomb d’une de ces failles dans lesquelles circulaient tout une série de fluides toxiques.

La faille est large de plusieurs mètres et il lui est associé une série de failles secondaires le plus souvent parallèles. Ces failles d’extension (= ouverture) se superposent à des calcaires mésozoïques (Crétacé supérieur) préalablement fracturés lors des processus de plissement, et ainsi devenus perméables à la circulation des eaux qui remontaient pour donner les sources et des gaz donnant les exhalaisons. Les gaz qui parcourent ce réseau depuis fort longtemps témoignent ainsi d’une activité hydrothermale soutenue caractérisant (encore aujourd’hui) la région. Ce sont ces gaz qui ont probablement envahi la grotte des prédictions et remplacé l’oxygène. Cet oxygène a également pu être consumé par les pratiques locales liées à l’utilisation de feux à charbon, de parfums, de drogues et dans de telles conditions un autre gaz fort dangereux a sans doute été produit, à savoir le monoxyde de carbone.

Il reste encore quelques points à préciser

La géologie montre donc que la Pythie de Delphes était sous l’emprise de gaz neurotoxiques. La géologie n’a cependant pas encore totalement résolu le problème de la concentration élevée en éthylène. Ce point est secondaire dans cet article, mais laisse l’interprétation géologique en suspens :  l’éthylène a t’il été produit par des activités bactériennes de fermentation en surface, donc à basse température, ou bien provient-il de l’évolution à haute température de kérogènes sapropéliques ou ‘hydrocarbures bitumineux'[8] à partir des calcaires crétacés enfouis ?

Il semble que ce soit la deuxième hypothèse qui soit la bonne, non seulement par l’occurrence à l’échelle régionale de ces calcaires qui montrent une altération thermique de la matière organique, mais aussi par la valeur du rapport méthane/éthane, qui est très inférieure à 100[9]. Dans le cas d’évolution de kérogènes sapropéliques la production de benzène (C6H6, un hydrocarbure aromatique cancérigène) doit être envisagée puisqu’elle est courante dans les processus de catagenèse (évolution à haute température) des hydrocarbures : des expositions temporaires à ce gaz diminuent les capacités mentales, altèrent la vision …. et provoquent à long terme un affaiblissement du système immunitaire et parfois des leucémies.

Enfin une variante de la seconde hypothèse suggère que les gaz aient été relâchés lors de séismes importants qui auraient provoqué des frottements entre les failles ce qui accéléra le réchauffement du kérogène. Dans ce scénario les gaz seraient libérés soudainement, au lieu de présenter une diffusion permanente depuis que les hydrocarbures ont été altérés.

On voit donc ici l’importance de l’origine de l’ensemble des gaz de Delphes en fonction du processus géologique exact pour l’interprétation d’un mythe qui pourrait rentrer dans la catégorie des « géomythes », comme beaucoup d’autres, notamment ceux liés à différents événements relatés dans la Bible. Les teneurs en ces gaz toxiques sont négligeables dans l’atmosphère de la région, ils ne sont dangereux que dans des cavités fermées (les grottes) où ils sont concentrés et furent, justement, à l’origine du mythe de la Pythie.

Notes

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pythie
  2. Picardi, L. 2000. Active faulting at Delphi, Greece : Seismotectonic remarks and a hypothesis for the geologic environment of a myth. Geology, 28, 651-654.
  3. Jolivet, L. et al. 2008. Géodynamique Méditerranéenne. Société géologique de France, Vuibert, Collection Planète-Terre, 216p. Pour l’échelle des temps géologiques se reporter à 4459-age-de-la-Terre
  4. http://www.liberation.fr/planete/1995/06/16/un-fort-seisme-secoue-la-grece-une-quinzaine-de-personnes-auraient-ete-tuees-dont-cinq-francais_137161. Egalement http://sismique.zone/grece/1981.
  5. Le travertin est une roche calcaire sédimentaire, à aspect concrétionné, vacuolaire, grise à jaunâtre qui se forme en milieu continental. Il se dépose aux émergences de certaines sources et dans des cours d’eau peu profonds. Eventuellement se reporter à https://fr.wikipedia.org/wiki/Travertin
  6. Lorsqu’une roche (sédimentaire) source riche en matière organique atteint la fenêtre à gaz à environ 130°C suite à une enfouissement d’environ 3 à 4 km (conditions de la catagenèse), il y a production de gaz ‘thermogéniques’. Le méthane est le principal gaz produit.
  7. ppm, abréviation pour parties par million, pour exprimer des concentrations. Exemple 1 ppm = 0,0001%. Egalement 1% correspond à 10 000 ppm.
  8. Il ne s’agit pas de bitume, mais bien initialement de matière organique de type kérogène soumise à de hautes températures comme indiqué ci-dessus (item 6). Les schistes ou roches ‘bitumineuses’ sont mal nommées dans la littérature et induisent en erreur. Le kérogène, constituant organique, est le précurseur des hydrocarbures.
  9. Le gaz thermogénique contient des concentrations plus élevées en éthane (et autres hydrocarbures légers) que le gaz d’origine microbienne. De ce fait le rapport méthane/éthane est utilisé pour tracer l’origine, plus petit que 100 la signature est thermogénique. Se reporter à Taylor S.W., Sherwood-Lollar B., Wassenaar, L.I (2000) Bacteriogenic Ethane in Near-Surface Aquifers:Implications for Leaking Hydrocarbon Well Bores. Environmental Sciences Technology, 34: 4727-4732.

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