Il faut prolonger la durée de vie des centrales nucléaires belges

par Samuel Furfari, Professeur à l’Université libre de Bruxelles
et Ernest  Mund,  Professeur  émérite  Université  Catholique et Louvain, Directeur de recherches  honoraire du FNRS

Les plus chauds partisans de l’énergie nucléaire sont convaincus que la technologie actuelle des réacteurs à eau légère sous pression (PWR) est loin d’être parfaite. Mais elle dispose d’énormes qualités qui rendent son utilisation indispensable. Au nombre de celles-ci, principalement une absence d’émission de CO2 [1] la sécurité d’approvisionnement au sens où la production d’électricité et de chaleur peut satisfaire la demande à tout instant, hormis bien sûr les périodes de maintenance des installations et les pannes éventuelles, et la rentabilité économique au sens où les importants investissements en capitaux peuvent être amortis en des temps beaucoup plus courts que la durée de vie fonctionnelle de ces installations, etc… Dernière qualité, moins évidente pour les non-initiés : la mise en œuvre de la technologie PWR peut revêtir des formes très variées dont certaines (les SMR, petits réacteurs modulaires) renforcent la sûreté déjà très élevée  du nucléaire actuel, considérée néanmoins comme insuffisante par les opposants.

La Belgique maîtrise cette technologie avec un personnel d’ingénieurs et de techniciens extrêmement qualifiés et une tradition vieille de 63 ans [2] La culture de sûreté tant du côté industriel que du côté administratif (autorité de sûreté et organisme de contrôle) est très développée et approfondie. Elle fait l’objet d’une constante mise à jour. Aucun accident (ni même incident) grave selon les définitions de l’échelle internationale INES, n’a été enregistré en plus de quarante ans. Cette échelle contient sept niveaux dont le plus élevé correspond à l’événement majeur tel Tchernobyl (1986) ou Fukushima Daiichi (2011). L’événement le plus sérieux (qualifié d’incident) survenu dans le secteur électronucléaire belge se situe au niveau 2 de l’échelle INES. L’abandon entraînerait inéluctablement la perte de cet acquis.

La Belgique a une tradition importante et ancienne de R&D dans le domaine nucléaire. Cette tradition remonte aux années cinquante avec la création du Centre de Recherche Nucléaire de Mol (SCK•CEN). Elle est liée au statut privilégié accordé à la Belgique par les USA, en termes d’accès à leurs travaux de recherche, en reconnaissance de la fourniture de minerai d’uranium pour le projet Manhattan. C’est à Mol aussi que fut mis en service en 1962 le réacteur BR3, premier réacteur de technologie PWR construit en dehors des Etats-Unis. Le projet MYRRHA soutenu par le gouvernement Michel est un descendant de cette tradition et une parfaite illustration de la créativité des équipes en charge. Le nucléaire médical occupe également une place importante en Belgique avec l’Institut des Radioéléments de Fleurus (IRE). Abandonner le nucléaire de production d’électricité aurait certainement un impact sur l’image de marque de ces institutions et, en particulier, sur leur possibilité de recruter dans le pays du personnel scientifique et technique ayant une solide formation en sciences nucléaires appliquées. Les effets de la valse-hésitation des politiques à propos du parc nucléaire sont déjà observables sur le taux de fréquentation de ces études aujourd’hui.

Ce qui est détruit l’espace d’un instant suite à une décision malencontreuse, prend une ou deux décennies à être reconstruit du fait de la rupture de transmission des savoir et savoir-faire d’une génération à la suivante. 

C’est donc l’avenir de la disposition et de la maîtrise d’une production d’électricité continue, de ressources abondantes, totalement exempte de CO2 et intéressante au plan économique qui est mis en jeu en Belgique aujourd’hui. Rien ne permet d’affirmer que la Belgique pourra éternellement s’en passer.

La solution la plus raisonnable du dilemme prolongation de la durée de vie ou construction nouvelle réside dans la première option. En effet, elle met des ingénieurs et techniciens à l’emploi par la réalisation du ‘grand carénage’, ce vaste projet en cours de réalisation en France [3], et elle assure une continuité dans l’expertise technique. Par ailleurs une prolongation de la durée de vie à 60 ans n’a rien d’exceptionnel puisqu’aux USA le premier cas de prolongation de la durée de vie à 80 ans vient d’être octroyé par l’autorité de sûreté (la NRC) aux unités 3 et 4 de la centrale de Turkey Point en Floride. Ces réacteurs PWR mis en service au début des années 70 sont autorisés à fonctionner jusqu’au début des années 2050. Cette information capitale est passée à peu près inaperçue dans l’opinion. Elle montre en effet que si les centrales en fonctionnement prennent de l’âge, elles ne vieillissent pas au sens technologique du terme.

Dans l’hypothèse où on prolonge la durée de vie des installations à 60 ans, cela maintient en Belgique les connaissances et la pratique de cette technologie pendant une ou deux générations supplémentaires pour aborder la période où un nucléaire nouveau (technologie SMR de réacteurs à sûreté intrinsèque renforcée et Génération-IV) viendra à maturité.

Certains contradicteurs diront qu’en ce qui concerne l’emploi, le démantèlement des centrales pourrait également fournir du travail. Cet argument est parfaitement spécieux car il masque la mise au tombeau d’une technologie avancée (high-tech) qui a manifestement un grand avenir devant elle.

Décider de la construction d’un EPR ou d’un AP1000 serait une moins bonne idée dans l’immédiat, compte tenu des difficultés de chantier de ces installations en cours de construction dans le monde. Il convient de noter que, pour des raisons quelque peu différentes de celles énoncées ci-dessus, la prolongation de la durée de vie est aussi l’option préconisée par l’Agence Internationale de l’Energie (IEA) dans un rapport publié en mai 2019 [4].

Les opposants au nucléaire les plus intraitables continuent de déclarer que cette énergie est une énergie du passé. Rien n’est moins vrai. Le nucléaire est une énergie moderne et le restera tant les potentiels qu’elle recèle sont nombreux et innovateurs. Son abandon est un leurre pour les raisons invoquées plus haut. Toute action immédiate dans le sens de l’abandon condamne irrémédiablement notre descendance à devoir la réimporter des pays (Chine, Corée du Sud, Japon, Russie) qui auront eu la sagesse de la conserver et de la développer dans le sens le plus durable qui soit pour la préservation de l’environnement.

NOTES

[1] Sauf lors du processus de fabrication de certains composants

[2] BR1, premier réacteur de recherche construit au SCK•CEN fut mis en service en 1956

[3] Notamment à la centrale de Belleville-sur-Loire où les travaux ont été engagés sur deux réacteurs de 1300 MWe en 2019. D’autres travaux suivront progressivement au fil de l’échéance à 40 ans sur les installations du parc.

[4] https://www.iea.org/publications/nuclear/

4 réflexions au sujet de « Il faut prolonger la durée de vie des centrales nucléaires belges »

  1. Non, non et non! Je suis totalement pour l’énergie nucléaire car pour moi la plus propre car générant le moins de déchets. Mais continuer à faire tourner des centrales qui étaient prévues pour tourner à la base 50 ans, j’appelle ça de l’inconscience ! Les techniciens et ingénieurs ont bien du mérite à continuer à éviter les accidents,mais plus le temps passe, plus les risques augmentent, c’est statistique.
    La vraie solution c’est d’en construire de nouvelles, plus modernes pour repartir avec 50 ans de tranquillité.
    La tradition, c’est du folklore, pas de la science.
    Qu’on arrête de jouer avec une énergie sérieuse.
    Et je n’ai même pas parlé de la fusion.

    1. Contrairement à ce que vous dites, prolonger la durée de vie d’une installation nucléaire n’est pas du tout de l’inconscience ou du folklore (ce sont vos termes) mais un exercice très réfléchi, mené sur base de principes intangibles que sont les impératifs de sûreté. La Nuclear Regulatory Commission (NRC), gendarme américain en matière de sûreté nucléaire est intraitable en ce qui concerne l’application de ces principes. Le fait qu’elle ait accordé récemment une autorisation de prolongation de la durée de vie jusqu’à 80 ans de deux PWR en Floride, est un signal fort allant dans ce sens. Il n’y a aucune raison pour que la Belgique ne s’en inspire pas pour une prolongation jusqu’à 60 ans de certaines de ses unités, si les autorités de sûreté nationales (AFCN-FANC) appliquant les mêmes règles que la NRC donnent leur feu vert.
      Plutôt que de parler de prolongation de la durée de vie des centrales, il conviendrait de parler de prolongation de la durée de vie des cuves. La cuve d’un réacteur nucléaire est en effet le seul organe qui ne peut pas être remplacé. Tous les autres organes essentiels (les générateurs de vapeur, le pressuriseur, les vannes, les systèmes actifs de sûreté, etc…) le peuvent. Et d’ailleurs, ils le sont, de manière courante. En ce qui concerne la cuve, la chose est impossible, sauf bien sûr à démanteler l’installation. Les viroles dont elle est composée sont en acier à faible teneur en carbone d’une épaisseur d’environ 25 cm. Elles font l’objet d’une surveillance permanente en ce qui concerne leur fluence, c’est-à-dire leur dose neutronique intégrée dans le temps. L’énergie absorbée que représente cette dose a pour effet de fragiliser la structure cristalline du métal de la cuve ; il est essentiel de s’assurer que cette fragilisation n’aboutisse pas à une rupture de l’organe. A cet effet, la gestion de l’installation au quotidien comporte des calculs très complexes de la dose reçue par la cuve (comparés à des mesures sur éprouvettes placées en des endroits judicieux) pour s’assurer que le ‘vieillissement’ neutronique qui en résulte évolue de manière acceptable. Toute décision d’une prolongation éventuelle de la durée de vie est fondamentalement liée au diagnostic de l’état de la cuve. Si cet état le permet, il n’y a aucune raison de ne pas procéder à cette prolongation. Son coût dépendra évidemment des opérations à effectuer pour maintenir le niveau maximum de sûreté requis. Il sera, a priori, beaucoup moins élevé, que celui de la construction d’une nouvelle unité.
      Cela étant, vous avez raison, on ne peut pas remettre indéfiniment la construction d’unités nouvelles par prolongation de la durée de vie des unités existantes. Mais, comme expliqué plus loin dans le texte de l’article, un délai supplémentaire de 20 ans pour les centrales belge coïncide avec l’arrivée progressive sur le marché de nouvelles technologies plus sûres et plus ‘durables’ en matière de gestion des déchets.

  2. Une des qualités principales du nucléaire serait qu’il n’émet pas de CO2, d’après cet article.

    Mais le professeur Geuskens a, semble-t-il, amplement démontré sur ce site que le CO2 anthropogénique, au taux où il existe dans notre atmosphère, ne pouvait pas avoir d’influence significative sur le climat.

    Quand on invoque en tête d’article cette qualité soi-disant principale, ce serait utile, pour la cohérence de ce site, de réfuter clairement la théorie du Professeur Geuskens pour bien lui préférer celle du GIEC.

  3. La phrase ‘L’énergie nucléaire … dispose d’énormes qualités qui rendent son utilisation indispensable. Au nombre de celles-ci, principalement une absence d’émission de CO2’ n’a d’autre but ici que de rappeler un fait scientifique incontestable. Des sondages effectués en France montrent que 60% des personnes interrogées pensent le contraire. Il est donc indispensable d’informer correctement l’opinion publique.
    Par ailleurs, l’impact anthropique de l’homme sur le climat via le CO2 est le credo fondamental des écologistes qui, par ailleurs, sont virulemment opposés au nucléaire. Rappeler le caractère vertueux du nucléaire en matière de CO2 n’est pas donner raison aux écologistes face à la thèse opposée du Prof. Geuskens mais les mettre en face de leurs profondes contradictions.

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