La Grande Barrière de Corail en 2022

par Prof. Dr. Paul Berth (1) et Prof. Dr. Alain Préat (2)
1 Faculté des Sciences, Université Européenne
2 Faculté des Sciences, Université Libre de Bruxelles

La rapport annuel officiel 2021/2022 (Australian Government et Australian Institute of Marine Science) sur l’état des récifs coralliens vient de paraître et se veut rassurant.

Ce rapport fait suite à de nombreux articles alarmistes faisant les gros titres des médias depuis longtemps.

 Pour rappel la Grande Barrière Récifale ou Barrière de Corail, au large de la côte du Queensland au nord-est de l’Australie, est le plus grand écosystème sur Terre, elle s’étend sur près de 350 000 km2 et représente un peu moins de 0,1% de la surface océanique. 

 Elle renferme des milliers de récifs (près de 3000) et des centaines d’îles (près de 900) constituées de plus de 600 types de coraux durs (des scléractiniaires principalement) et mous (des alcyonaires principalement). Elle fut initiée il y a un peu plus de 500 000 ans, et son évolution récente est liée aux changements environnementaux ayant cours depuis 30 000 ans (Webster et al., 2018). La dynamique récifale actuelle s’est mise est en place il y environ 10 000 ans au cours de l’interglaciaire holocène. Certaines colonies de coraux sont vieilles de plus de 4000 ans (Kaplan, 2009).

Grand Barrière Récifale, Jennifer Marohasy, 2022

De nombreux scientifiques étudient depuis longtemps la Grande Barrière de Corail. Parmi eux, le Dr Peter Ridd , géophysicien et océanographe physique est un des plus reconnus. Ses travaux sur la Grande Barrière de Corail ont débuté en 1984, et depuis il a rédigé plus de 100 publications scientifiques. Il a été renvoyé en 2018 de son poste d’enseignant à l’Université australienne James Cook après avoir critiqué les exagérations concernant les dommages causés au récif. Aujourd’hui il est membre associé de l’Institute of Public Affairs  et également membre de la Coalition CO2 d’Arlington, en Virginie. L’article ci-dessous, basé sur le rapport officiel (2022) du gouvernement australien confirme les critiques du Dr Ridd face à l’alarmisme relayé sans cesse dans les médias.

  1. Quelles sont les principales conclusions du rapport ?

Le rapport officiel reprend les fluctuations de la couverture récifale solide due à la précipitation de carbonate de calcium. Il rappelle cependant qu’un récif est complexe : “A coral reef consists of more than just hard coral and contains a diverse array of other corals, sponges, algae, sand, rock and invertebrates. It is relatively rare for GBR reefs to have 75% to 100% hard coral cover and AIMS defines >30% – 50% hard coral cover as a high value, based on historical surveys across the GBR”.

 La Grande Barrière Récifale (GBR), longue de 2300 km (Australie) avec environ 3000 récifs sur la côte Est de l’Australie, se reconstitue depuis deux ans après une importante destruction (30%) de sa couverture corallienne en 2016 liée à un épisode de blanchiment (Hughes et al. 2018) (également in SCE). Elle enregistre en mai 2022 les niveaux les plus élevés de couverture corallienne jamais observés dans les régions du Nord et du Centre au cours des 36 dernières années de surveillance. 

En effet selon le très officiel Institut Australien des Sciences Marines (AIMS) le développement des coraux va sans cesse croissant depuis 2020.  La dernière campagne d’observation 2022 rapporte un taux moyen d’occupation récifale de 34 %, soit le double de celui de 2012. Il est important de noter que les tendances de la couverture corallienne sont assez variables dans la GBR, ce qui n’est pas surprenant vu son étendue géographique exceptionnelle : la plupart des récifs comporte une partie solide (scléractiniaires hermatypiques pour l’essentiel) comprise entre 10% et 50%. Ce taux de 34% (33,9% ± 4%) semble faible en valeur absolue, ce n’est pourtant pas le cas, il ne faut pas perdre de vue qu’un récif est un ensemble d’écosystèmes (c’est valable pour presque toute bioconstruction actuelle ou à l’échelle géologique) qui représente à tout moment un équilibre entre production et destruction par les agents biologiques et physiques (parfois chimiques). Dans le cas de la GBR, les récifs qui s’étaient édifiés jusqu’à 50 à 100 m au-dessus du niveau marin actuel lors du Pléistocène ont subi d’importants dégâts suite aux baisses répétées du niveau marin avec recolonisations lors des remontées de ce niveau. Malgré ces changements naturels ou déséquilibres drastiques, liés aux fluctuations absolues du niveau marin (glacio-eustatisme) depuis 30 000 ans (University of Sydney, 2018Webster et al., 2018), la GBR se porte bien aujourd’hui et ce n’est probablement pas la légère augmentation de température de près de 1°C sur un siècle qui va la menacer, d’autant plus que la plupart des coraux croissent plus rapidement dans des eaux plus chaudes (voir ici dans SCE). 

Rappelons quelques faits majeurs concernant l’évolution récente de la GBR. D’abord , en 2018, une épidémie ou invasion par des étoiles de mer (notamment Acanthaster planci, la grande ‘tueuse’ ou prédatrice de coraux), a surtout affecté les récifs de Swain (au large du Queensland, à l’extrême Sud et Est de la GBR) ce qui a mené à une légère diminution locale de la couverture corallienne, sans que cela n’ait affecté les nombreux récifs du Sud de la GBR (la couverture passe de 38% en 2021 à 34% en 2022 dans cette partie). Ensuite des températures de l’eau supérieures à la moyenne ont entraîné dans la GBR un blanchiment massif avec destruction importante des coraux en 2021/2022. Cet épisode est le quatrième depuis 2016 (et le sixième depuis 1998), et le premier au cours d’une année La Niña, lorsque les conditions sont généralement plus fraîches. Le pic de ce quatrième événement de blanchiment a eu lieu en mars 2021, et le stress thermique accumulé, mesuré en degrés de chaleur accumulés par semaine, a atteint les niveaux attendus pour entraîner un blanchiment généralisé mais pas une mortalité importante. Les surveillances en mer et aériennes ont bien enregistré un blanchiment généralisé dans l’ensemble de la GBR. Sachant que les récifs coralliens mettent de 5 à 10 ans pour se reconstruire après un événement de destruction importante, on peut s’étonner de ce rétablissement récent datant de deux ans seulement. Certains auteurs estiment que ce dernier épisode de destruction ‘massive’ a été fortement exagéré afin d’accentuer les effets du réchauffement. A suivre… !

2. Taux de récupération de la couverture corallienne

Ce taux de récupération rapide serait une caractéristique de la dynamique récifale : la plus grande hécatombe corallienne est le fait du Cyclone Hamish en 2009 avec plus de 50% de perte récifale de la partie Sud de la GBR. La récupération fut effective et totale en 2016 (Figure 1). Ces événements marins (cyclones, blanchiments), qui se produisent depuis des millénaires, sont comparables à des feux de brousse terrestres dont la terre se remet rapidement. Citons P. Ridd : ‘cependant, des institutions scientifiques indignes de confiance et d’autres alarmistes climatiques les utilisent pour alimenter l’hystérie à propos d’un climat qui oscille entre le chaud et le froid depuis des millions et des millions d’années’ (traduit depuis Ridd, 2022). Cette recolonisation rapide traduit l’importance de la résilience du système corallien.

Figure 1 : Taux de récupération des récifs coralliens après le passage du Cyclone Hamish en 2009. La récupération, suite au cyclone, est effective en 2016. Egalement taux de récupération actuelle (mai 2022) après 4 années de déséquilibres dans la GBR (Ridd, 2022). 

La recolonisation est notamment assurée par les Acropora, à croissance rapide, en colonies arborescentes particulièrement sensibles aux destructions vu leurs formes  dressées dans la colonne d’eau.

La situation actuelle de reconquête récifale sur près des deux tiers de la surface de la GBR (partie droite de la Figure 1 ) est d’autant plus exceptionnelle qu’elle est observée au même moment et partout (càd dans les deux  principales zones, Nord et Centrale, elles-mêmes découpées en secteurs (Figure 2) , ce qui fut rarement le cas par le passé récent. Cette situation témoigne ainsi d’une GBR en ‘bonne santé’. Citons à nouveau P. Ridd (2022) : ‘Ceux qui voudraient minimiser les nouvelles concernant la santé exceptionnelle des récifs devraient considérer les dommages émotionnels inutiles infligés aux enfants inquiets pour leur avenir. Des élèves d’écoles primaires américaines parlent de leur disparition prématurée à cause d’une fausse urgence climatique. Une enquête australienne de 2019 rapporte qu’environ la moitié des résidents, des touristes et des opérateurs touristiques interrogés, et près d’un quart des pêcheurs, font état d’un important chagrin lié aux récifs’.

Figure 2: Evolution de la couverture récifale suivant différents secteurs de la GBR depuis 2017/2018 (AIMS). La marge d’erreur est de 5 à 10 % (in Ridd, 2022). Pour les autres secteurs se reporter au rapport officiel.

Pour les auteurs du rapport, la GBR reste exposée aux effets du changement climatique, notamment aux vagues de chaleur marines, aux cyclones tropicaux ainsi qu’à l’action destructrice de l’étoile de mer invasive Acanthaster. Selon Ridd (2021) les cyclones auraient plus d’impacts négatifs sur les récifs que les blanchiments. Toujours selon le rapport, ces perturbations, si leurs fréquences ou amplitudes se modifient, pourraient inverser le bon rétablissement actuel de la GBR. Notons que les cyclones tropicaux sont en diminution à l’heure actuelle (voir ici in SCE).

3. Synthèse de la situation actuelle de la GBR

Les éléments les plus significatifs traduisant cette recolonisation récente sont les suivants, établis par l’AIMS avec 87 récifs suivis d’août 2021 à mai 2022 : 

• Au cours des dernières 35 années (36 années avec 2022) de surveillance par l’AIMS, les récifs de la GBR ont montré une capacité à se rétablir après des perturbations sur près de deux-tiers de la GBR et un quasi statu-quo dans le tiers restant ;

• La recolonisation est maximale dans le Nord et le Centre de la GBR, en grande partie en raison de l’augmentation des coraux Acropora à croissance rapide, qui sont le groupe dominant de coraux sur la GBR ;

• Les récifs ont connu de faibles niveaux d’autres stress aigus au cours des 12 derniers mois, et aucun cyclone grave n’a eu d’impact sur le parc marin. Le nombre d’épidémies d’étoiles de mer sur les récifs étudiés a généralement diminué ; toutefois, des épidémies persistent sur certains récifs (récifs de Swain) du Sud de la GBR ;

• La combinaison de faible de stress aigus et d’un stress thermique cumulé plus faible en 2020 et 2022 par rapport à 2016 et 2017 a entraîné une faible mortalité corallienne et a permis à la couverture corallienne de continuer à augmenter dans les parties Nord et Centrale ;

• Globalement près de la moitié des récifs surveillés (39 sur 87) présentent une couverture de corail solide comprise entre 10% et 30%, et un tiers (28 sur 87) une couverture solide de 30% à 50% ;

• Dans la région Centrale et Nord de la GBR  la couverture est de 33% et 36% respectivement, ce qui représente le plus haut taux depuis 36 ans de monitoring ;

• Dans la région Sud de la GBR, la couverture est passée en 2022 à 34% venant de 38% en 2021, suite à l’invasion par Acanthaster planci. Hors cette zone d’invasion (récifs de Swain), la couverture atteint 39% ;

• En 2020, la plupart des récifs étudiés ont subi une accumulation de stress thermique qui a entraîné un blanchiment généralisé des coraux, mais en dessous des seuils où une mortalité généralisée est attendue. Dans le même ordre d’idées, les études réalisées en 2021 ont enregistré une faible mortalité des coraux suite au blanchissement de 2020 ;

• Dans les périodes exemptes de perturbations aiguës intenses, la plupart des récifs coralliens de la GBR font preuve de résilience en étant capables de rétablissement rapide comme montré aujourd’hui. Cependant, comme mentionné ci-dessus, les récifs de la GBR peuvent toujours être exposés à des facteurs de stress cumulatifs surtout aux vagues de chaleur marine, aux cyclones tropicaux et aux étoiles de mer invasives.

Notons que 127 récifs avaient fait l’objet d’une surveillance entre août 2020 et avril 2021 et montraient déjà le bon rétablissement de la GBR :  ‘Hard coral cover increased across all three regions (Northern, Central and Southern) of the GBR since last year, indicating widespread recovery was underway’.

4. Que nous dit le dernier rapport du GIEC (AR6) ?

Les récifs coralliens des eaux chaudes sont examinés par le GIEC dans le Chapitre 3 du WGII de l’AR6 (Cooley et al. 2022). Ce travail, qui ne se limite pas à la GBR australienne, s’étend sur 5 pages, de la page 410 à la page 414 (point 3.4.2.1 Warm-Water Coral Reefs) et cite 89 références allant de 1999 à 2021 (remarquons que Peter Ridd n’est pas cité une seule fois dans ce rapport).

Le GIEC commence par nous dire qu’il est difficile d’étudier l’évolution des écosystèmes aussi complexes que les récifs coralliens car de nombreux paramètres affectent les coraux en même temps (voir la Box 3.1, page 410, intitulée « Challenges for Multiple-Driver Research in Ecology and Evolution »). Par exemple, si on mesure un taux de blanchissement qui varie, quel(s) paramètre(s) ont causé cette variation? En effet, les coraux sont sensibles à la température de l’eau, mais aussi à l’ensoleillement, au pH de l’eau, aux nutriments, aux polluants, et aux facteurs biologiques (virus, bactéries, protozoaires, poissons, étoiles de mer, etc.). Le GIEC nous dit aussi que les expériences en mésocosmes (coraux placés dans des aquarium) sont difficiles à réaliser, ne permettent pas de suivre tous les paramètres, et qu’elles ne correspondent pas exactement avec la situation de terrain. Voici donc des avertissements qui relativisent bien des prédictions et que l’on ne retrouvera pas dans le résumé pour décideurs (SPM) !

Ensuite, le GIEC nous dit avec raison qu’il y a de nombreuses façons d’évaluer la santé d’un récif corallien. La couverture corallienne ou le taux de blanchiment, souvent évoqués, ne sont pas les seuls paramètres. Un récif avec un faible taux de couverture corallienne pourra néanmoins comporter de nombreuses espèces. En plus du nombre d’espèces nous pouvons mesurer divers indices de biodiversité, le nombre de coraux affectés par des maladies, le nombre d’espèces à croissance lente, le taux de recrutement, la quantité de nutriments, la production carbonatée, la densité squelettique, la synchronie reproductive, les assemblages de poissons corallivores, etc. La plupart des études ne se focalisent que sur un ou deux paramètres.

Nous n’allons pas ici détailler les 5 pages rédigées par le GIEC. Reprenons-en simplement les conclusions générales concernant les coraux d’eau chaude : « En résumé, des preuves supplémentaires depuis le SROCC (voir Notes) et le SR15 (voir Notes) (tableau 3.3 in AR6) montrent que la croissance des coraux vivants et des récifs diminue en raison du réchauffement et des MHW (Marine Heat Waves) (confiance très élevée). Les récifs coralliens sont menacés de transition vers une érosion nette avec > 1,5 °C de réchauffement climatique (confiance élevée), les impacts devant se produire plus rapidement dans l’océan Atlantique. L’efficacité des efforts de conservation pour maintenir la zone de corail vivant, la diversité des coraux et la croissance des récifs est limitée pour la majorité des récifs du monde avec un réchauffement climatique > 1,5 °C (confiance élevée) (Section 3.6.3.3.2 ; Hoegh-Guldberg et al ., 2018b ; Bruno et al., 2019 ; Darling et al., 2019). » (pour les références, consultez le rapport du GIEC).

Face à cette complexité en vue de caractériser l’état des récifs, certains spécialistes estiment que l’AIMS n’a pas pris assez de précautions dans son son étude et que le taux de couverture pourrait être plus élevé que ce qui est annoncé.

5. Conclusion

Le suivi à long terme des conditions de développement des coraux de la Grande Barrière Récifale montre que la situation actuelle est bonne et que les coraux sont capables d’une forte résilience. Peut-on invoquer une action humaine précise qui aboutit à ce résultat ? A priori non, car ce sont bien les vagues de chaleur et les cyclones (et plus localement Acanthaster, l’étoile de mer invasive) qui semblent les paramètres fondamentaux affectant la GBR. Ces paramètres semblent avoir été moins présents lors de ces dernières années, malgré le réchauffement et malgré l’augmentation continue du CO2 atmosphérique tant invoquée. C’est un constat, en partie mentionné dans le rapport officiel. De même il n’est nulle part question dans le rapport d’acidification de l’océan, sujet déjà abordé à SCE. Alors ‘la Science est-elle dite ?

A l’échelle géologique (non abordée ici) un équivalent de la Grande Barrière de Corail a existé au Dévonien (419-359 millions d’années). Elle était également dominée par les coraux, algues et des équivalents des éponges actuelles (=’Stromatoporoïdes),  et s’est maintenue pendant plusieurs dizaines de millions d’années. C’est la plus grande barrière récifale de tous les temps géologiques. Cet épisode récifal majeur s’est développé et maintenu avec un taux de CO2 atmosphérique élevé (2000 ppm, soit 4 à 5 fois la teneur actuelle ou subactuelle), contrairement à aujourd’hui (Bridge et al., 2022 in Nature). D’autres barrières moins étendues ont existé pendant des millions d’années, par exemple au Jurassique.

Notons enfin que malgré l’ambiance alarmiste qui règle désormais nos vies, certains médias (exemple ici) ont eu l’honnêteté de rapporter que la Grande Barrière de Corail se porte bien, en ajoutant bien entendu : la prudence reste de mise ….

NOTES

SROCC : Special Report on the Ocean and Cryosphere in a Changing Climate

SR15 : Special Report on Global Warming of 1.5°C

SCE a déjà publié trois articles concernant les coraux :

– Berth (2018) Réflexions sur les coraux.

– Berth (2018) Les coraux blanchissent depuis très longtemps.

– Berth (2019) Des coraux qui s’adaptent aux températures plus élevées.

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