Pierre Fraser, enseignant-chercheur en sociologie à l’Université Laval (Québec, Canada)

SCE a rencontré Pierre Fraser à l’occasion de la parution d’un de ses derniers ouvrages [1].
Les italiques et soulignés de l’interview sont le fait de SCE.

Vous venez de publier « L’écologisme ou le succès d’une idéologie politique ». Qu’est-ce qui vous a motivé de l’écrire?

Étant donné que l’un de mes champs de recherche est celui de la sociologie du discours, j’ai voulu comprendre comment celui de l’écologisme s’est élaboré au fil du temps et surtout comment il est parvenu à mobiliser à la fois les institutions et les individus dans une vaste entreprise hygiéniste planétaire. Autrement dit, comment le discours de l’écologisme a-t’il pu devenir un fait social total en l’espace de 60 ans.

Quel est le message principal dans ce livre?

Le message principal de ce livre est tout simple : il y a eu le passage d’une rhétorique scientifique (écologie, une véritable science) à celle d’une rhétorique militante (écologisme, une idéologie) qui a permis de fédérer un ensemble de propositions voulant que la seule porte de sortie soit l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. C’est justement cette proposition excessive que remet en question cet essai.

Quels sont, à votre avis, les éléments fondateurs de l’écologisme?

Trois idées ont été mobilisées pour protéger l’environnement: la thèse malthusienne (les ressources disponibles, limitées par définition, ne croissent que de façon arithmétique), le gouvernement de soi (ensemble des attitudes et comportements personnels normés aux fins du vivre ensemble) et l’horizon de la peur (fragile équilibre entre, d’une part, l’aversion naturelle de l’être humain pour la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, l’inclination de l’être humain vers la stabilité et la certitude).

Même si les tenants du progrès ont rejeté en bonne partie les thèses de Malthus, les idées de ce dernier ne sont pas tombées dans l’oubli pour autant. En fait, Charles Darwin a adapté l’idée de la rareté des ressources dans un milieu donné pour expliquer les forces derrière l’évolution, c’est-à-dire la progression naturelle d’une espèce fondée sur la compétition en fonction des ressources disponibles. Depuis, la majorité des débats à propos du progrès l’ont été à l’aune des tensions entre les idées de ces trois penseurs: l’optimisme de Condorcet concernant l’amélioration sans fin du genre humain; le problème malthusien de la rareté des ressources; la conception darwinienne de la compétition naturelle pour les ressources disponibles comme force d’évolution à travers le temps. 

Cette tension est devenue, depuis la fin du dix-neuvième siècle, le catalyseur même des propositions environnementalistes. Elle a fini par constituer le socle de son idéologie fédératrice.

Le gouvernement de soi est central dans la proposition environnementaliste et passe par quatre devoirs personnels. 

Le devoir d’attention écologique passe par l’obligation pour l’individu de porter une attention toute particulière à ce qu’il consomme et à tout ce qu’il rejette dans l’environnement. C’est ce que les écologistes appellent la prise de conscience environnementale. Par exemple, dès qu’un individu vivant dans un pays nordique se rend compte que consommer, en hiver, des fraises qui proviennent de régions plus clémentes contribue à l’émission de gaz à effet de serre par le seul fait du transport des fruits, il devra envisager de consommer uniquement des fraises locales lorsque la saison sera venue. Ici, c’est toute la pratique dite de proximité qui doit guider. Évidemment la conscience environnementale peut prendre d’autres formes, la consommation zéro-déchet, notamment, car le meilleur déchet n’est-il pas celui qu’on ne produit pas? On demande donc à l’individu de porter une attention toute particulière à ce qu’il peut refuser de consommer et ce qu’il peut réduire, réutiliser, recycler, réparer et composter. Le but du devoir d’attention écologique est toujours de garder éveillées la vigilance et la responsabilité à l’égard de l’ensemble de habitudes individuelles afin de les orienter vers une consommation durable devant mener à une société zéro déchet et zéro gaspillage.

Le devoir d’effort écologique enjoint à l’individu de se soumettre à certaines attitudes, pratiques et comportements pour s’assurer de vivre dans un environnement aussi sain que possible dont il prévient la dégradation. L’effort, ici, doit se traduire par des gestes concrets: recycler, réparer, réutiliser, composter, réduire les déplacements qui émettent des gaz à effet de serre, instaurer une loterie nationale distribuant au plus 500 000 déplacements en avion par an, ne plus proposer de véhicules neufs destinés à un usage particulier, ne plus utiliser de pesticides chimiques, utiliser des produits ménagers biologiques, manger bio, encourager les producteurs locaux et la consommation de proximité, réduire sa consommation, et, idéalement, devenir végétarien, végétalien ou végan, faire passer la consommation de viande par personne de 90 kg à 25 kg par an, ne pas utiliser de couches jetables pour bébé, limiter l’achat de vêtements neufs à 1 kg par an et par personne, instaurer un couvre-feu thermique dans les habitations de l’ordre de 17 °C entre 22 h et 6 h, s’opposer à tout projet public susceptible de porter atteinte à l’environnement, militer pour la cause environnementale, se reproduire le moins possible, devenir écoanxieux comme peut l’être Greta Thunberg, etc.

Le devoir de maîtrise et de restriction écologique, dans le sens où on doit éviter de céder aux plaisirs et aux facilités qu’offre la vie moderne tout en adoptant des attitudes et des comportements qui éloignent de l’excès de consommation sous toutes ses formes. Pratiquer en somme une forme d’ascèse pour le plus grand bien de tous.

Prolongeant la contenance de soi, la gouvernance de soi écologique est donc la capacité de l’individu soucieux de son environnement d’établir un juste rapport entre la collectivité et la nature.  Correctement conduites, gouvernance de soi et contenance de soi, qui forment le gouvernement de soi, sont en quelque sorte garantes de l’ordre social et de l’équilibre entre le collectif et la nature. Ce qu’il y a d’intéressant dans le concept de gouvernement de soi, c’est que, depuis la réforme protestante, il s’est appliqué à différents aspects de la vie individuelle et collective en Occident. Il suffit d’observer comment les sociétés industrialisées se comportent collectivement pour en mesurer la portée.

En ce qui concerne l’horizon de la peur, l’incroyable déploiement technoscientifique dont nous sommes tous actuellement témoins semble provoquer chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec les dangers à incidence pathologique (internes ou externes). Plus le temps passe, en effet, et plus le futur de nos sociétés se dessine sur un fond d’incertitudes croissantes et inquiétantes. Greta Thunberg ne dit-elle pas: «Je ne veux pas que vous soyez pleins d’espoir. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et ensuite je veux que vous agissiez»? Il est là l’horizon de la peur.

En quoi le discours écologiste est-il « enchanteur »?

La promesse faite par le mythe environnementaliste est celui d’un avenir radieux pour la planète où la pollution serait quasi inexistante, où les gaz à effet de serre auraient été éliminés, où le climat serait presque revenu à ce qu’il était avant la révolution industrielle, où presque tout serait recyclé, où le gaspillage serait chose du passé, où l’autosuffisance alimentaire deviendrait chose courante à travers l’agriculture urbaine, où la consommation de viande ne serait le fait que de quelques irréductibles, où la mobilité serait optimisée, où toute production industrielle serait soumise à la plus grande vigilance environnementale, où le principe de précaution serait d’une application constante, où la décroissance économique et démographique serait à l’ordre du jour, sans compter que tout devrait être certifié vert et/ou biologique pour satisfaire aux exigences hygiénistes les plus strictes afin de réduire au minimum l’empreinte de l’être humain sur la planète. 

Comme le souligne le sociologue Jean-Pierre Le Goff, l’«écologie se nourrit du fantasme d’un monde uni et pacifié » où tout ira pour le mieux. Il s’agit là d’un vaste chantier que seul un mythe capable de mobiliser à la fois les individus et les institutions est en mesure d’envisager. Il s’agit donc d’une vision cohérente du monde qui autorise la mise en place de structures sociales aptes à concrétiser ses promesses. 

Comment expliquez-vous que l’écologie se montre à la fois viscéralement méfiante de la science et de l’autorité scientifique tout en utilisant massivement celles-ci mais de manière sélective (par exemple les modèles informatiques sur le climat) ? Plus largement, dans quelle mesure y aurait-il un double langage dans l’écologie politique, ou simple incohérence ou naïveté?

Effectivement, je fais le même constat que vous. Toutefois, vous me donnez-là une piste fort intéressante à explorer pour un prochain essai !

Vous écrivez que la transition énergétique est une « transition mythique », que voulez-vous dire?

La transition énergétique proposée par l’écologisme est avant tout une transition mythique, c’est-à-dire l’idée d’une vaste transformation de la mythologie générale de nos sociétés par la mythologie environnementaliste. Dans l’univers judéo-chrétien, tout est en phase de déconstruction depuis le début des années 1960. Même le sexe n’est plus un déterminisme biologique, mais plutôt un contenant dans lequel on peut injecter ce que l’on veut être, homme ou femme, homme et femme, trans, lesbienne, gay, queer, pansexuel, etc. La mythologie environnementaliste, pour sa part, se veut essentiellement une déconstruction de la révolution industrielle, une remise en cause de toutes les valeurs capitalistes. Elle est là la transition mythique, dans cette volonté avouée de remplacer les anciens mythes par une nouvelle réalité mythique. Comme le souligne le sociologue et philosophe Raphaël Liogier: «Le mythe est un métarécit, c’est-à-dire un grand récit qui englobe tous les récits possibles à une époque et dans un espace donné. Il faut réaliser que, quel que soit son degré de scepticisme revendiqué, assumé ou vécu, tout homme, parce qu’il est homme, éprouve un besoin irrépressible de se raconter — de se raconter aux autres, bien entendu, mais de se raconter à lui-même sa propre existence. On appelle cela couramment l’identité. Il s’agit d’être identique à soi d’un moment à l’autre, de raconter donc sa continuité dans l’être. La continuité est ce qui fait la narration: l’avant, l’après, le “Il était une fois” qui est tendu vers le “Que va-t-il se passer ensuite?”. Cette continuité est comme l’antithèse de l’expérience de notre fragilité physique, du processus entropique par lequel nous sommes réduits à une composition matérielle toujours en phase de décomposition, et qui, à chaque instant, peut s’arrêter tout simplement de persister .»

Dans cette transition mythique environnementaliste, ce à quoi nous assistons actuellement, c’est le «Il était une fois l’homme qui vivait en harmonie avec la nature» qui tend vers le «Que va-t-il se passer ensuite?» qui se traduit par un effondrement climatique et civilisationnel. Il y a donc un avant et un après, et la transition mythique, dans laquelle nous sommes collectivement engagés, tente de nous convaincre que si le mythe de la consommation proposé par le capitalisme est remis en question, il sera possible de s’en débarrasser et de sauver la planète, car elle est fragile. 

La transition mythique environnementaliste propose une nouvelle identité à l’humanité, une identité à l’aune de la vertu écologique où le salut environnemental de tous passe par le salut de chacun, où chaque individu doit être conscient des quatre devoirs écologiques qu’il doit mettre en pratique — devoir d’équilibre; devoir d’attention; devoir d’effort; devoir de maîtrise et de restriction —, afin d’assumer cette nouvelle identité qui lui est proposée. Nous sommes aujourd’hui dans cette transition mythique, et elle durera le temps qu’il faut pour que la logique capitaliste s’en empare et l’intègre totalement à son fonctionnement. Une fois intégré à la logique capitaliste, le mythe environnementaliste aura totalement fonctionné. Il aura fourni à l’homme un grand récit qui englobe tous les récits possibles à une époque et dans un espace donné.

Comment déjouer le discours enchanteur écologiste?

Si on cherche à déjouer le discours environnementaliste, c’est que l’on cherche forcément à adopter une position que l’on veut forcément idéologique. Comme je ne pratique pas une sociologie critique à la Bourdieu, j’irai plutôt dans le sens suivant : 

L’histoire a démontré que, s’il s’agit d’investir un domaine qui s’oppose à ses façons de faire, la logique capitaliste passe toujours par la démocratisation des valeurs de cette opposition. La contre-culture hippie des années 1960 et 1970 a ainsi été totalement récupérée par l’industrie (musique, cinéma, culte de la jeunesse…), les médias sont en bouleversement total sous l’effet de technologies qui ont démocratisé l’accès à la production d’informations, le téléphone est sur le point d’investir tous les aspects de la vie, la gestion de la santé est de plus en plus transférée vers l’individu par le truchement d’applications qui lui permettent de monitorer sa condition en temps réel, etc. 

La même tendance à la démocratisation a d’ailleurs déjà frappé les valeurs de l’écologisme. Intégrées dans la logique capitaliste, elles font partie du « business as usual ». Ainsi, les efforts de Tesla pour mettre en marché des voitures électriques performantes, autonomes et vertes, ont obligé tous les constructeurs automobiles à s’aligner sur cette logique technologique — la voiture non polluante sera bientôt accessible à tous. L’entrée en bourse du groupe Beyond Meat — un producteur californien de protéines végétales —, qui vend ce qui ressemble à des boulettes de viande ou à des brochettes de poulet, et qui connaît un succès imprévu, traduit la récupération capitaliste du discours de la mouvance végétarienne, végane et végétalienne. Il faut voir aussi à quelle vitesse l’agriculture urbaine fait des progrès pour se rendre compte que de plus en plus de start-up appuyées par du capital de risque ont flairé le filon et y investissent des sommes importantes — édifices transformées en tours agricoles. Il faut donc prévoir que, petit à petit, chaque revendication écologique sera ainsi récupérée et intégrée dans la logique de production capitaliste. 

Que se passera t‘il lorsque les revendications environnementales et écologiques auront été l’une après l’autre récupérées, ce qui ne saurait trop tarder? Le discours de l’écologisme devra se trouver d’autres «ennemis» à abattre. 

Autrement dit, les opposants actuels au discours de l’écologisme feraient mieux de cesser de s’y opposer. Il suffit de laisser faire ce que le capitalisme fait de mieux, à savoir démocratiser des valeurs à travers des produits de masse accessibles à la plus large part possible de la population, tout comme il suffit de laisser les écologistes faire ce qu’ils font de mieux, à savoir contester, car dès lors qu’ils contestent pour obtenir des changements dans tel ou tel domaine, ils montrent aux entrepreneurs ce dans quoi ils peuvent investir. Et comme les entrepreneurs ont horreur du vide entrepreneurial, il y en aura toujours un pour flairer la bonne affaire.

En conclusion, il suffit de laisser les écologistes contester pour que les entrepreneurs puissent récupérer leurs idées pour les démocratiser à travers des produits de masse. Et comme les militants ont horreur du vide contestataire, ils le combleront rapidement par d’autres contestations et engagements. Donc, à tous ceux qui s’inquiètent des dérives du discours de l’écologisme, il n’y a aucune inquiétude à avoir: l’implacable logique capitaliste y trouvera fatalement son compte. 

[1] Pierre Fraser, L’écologisme: Ou le succès d’une idéologie politique

  • Éditeur : Liber Canada (9 février 2021)
  • Broché : 134 pages
  • ISBN-10 : 2895787182
  • ISBN-13 : 978-2895787181
  • 16 EURO

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